Le pire avec la solitude, c’est de s’y habituer.
Un évènement, une décision. Nous voilà projetés dans une solitude devenue si structurelle qu’elle nous semble naturelle.
Le monde est connecté, mais nous sommes toujours plus nombreux à être seuls (*). Pourquoi ?
Le rapport à l’autre a profondément changé.
L’autre n’apparaît plus comme une richesse à découvrir, mais comme un risque à anticiper.
On catégorise les comportements en red flags et green flags.
On traque tout ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à une attitude toxique.
On soupçonne, on diagnostique, on se protège.
Dans ces conditions, trouver le courage de s’aventurer à la rencontre de l’autre devient un exercice périlleux.
Le rapport à soi a changé lui aussi.
La prolifération des discours de coaching et de développement personnel a profondément formaté nos manières de penser.
Nous ne sommes plus de simples individus, mais des « reines », des « alphas », des êtres supposément exceptionnels, appelés à ne tolérer que l’excellence.
À force de se convaincre de sa valeur – ce qui, en soi, n’est pas un mal – on finit parfois par préférer la maîtrise de sa propre compagnie à l’imprévisibilité de la relation à l’autre.
Avoir conscience de sa valeur, poser des limites, savoir habiter avec soi-même sont des qualités essentielles pour être un adulte équilibré.
Mais poussées à l’extrême, ces injonctions produisent l’effet inverse de celui qu’elles prétendent rechercher :
elles isolent au lieu de protéger.
Sous l’impulsion des réseaux sociaux, le phénomène est devenu plus large, plus insidieux.
Ces postures s’imposent à tous, par imprégnation.
Même lorsqu’on est structuré, entouré, lucide, on finit par les intégrer.
Et c’est là que réside le véritable risque.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que s’ouvrir à l’autre soit devenu si difficile.
La peur domine : peur de souffrir, peur d’être dupé, peur de perdre sa dignité en s’attachant davantage que l’autre.
Se réfugier dans une solitude dite « choisie » apparaît alors comme une décision raisonnable, presque vertueuse.
Au début, elle pique un peu.
Il y a le manque.
Car l’autre n’était pas seulement une source de contraintes, il était aussi une source de plaisir, de stimulation, de vie.
Puis, progressivement, on s’habitue.
Le manque s’estompe.
L’autre cesse d’être nécessaire à notre bon fonctionnement.
La solitude s’ancre si profondément dans le quotidien qu’elle devient invisible.
On se félicite du calme retrouvé.
On se revendique « en paix ».
Jusqu’au jour où l’illusion se fissure.
Ce n’était pas le calme.
C’était le vide.
Ce n’était pas un choix pleinement conscient.
C’était un repli identitaire.
Et c’est peut-être là, finalement, que la solitude devient la plus dangereuse :
quand elle ne s’interroge plus.


