À dix mètres près
Une poubelle pleine. Trop pleine.
Les déchets débordent, s’empilent, glissent sur les côtés. Au sol, des gobelets, des papiers, des emballages. Une petite montagne informe s’est constituée au pied du contenant. En arrière-plan, un coucher de soleil sur la mer.
Réflexe immédiat : l’indignation. Les gens sont sales.
Et pourtant. Les déchets ne sont pas dispersés au hasard. Ils sont concentrés — dans la poubelle, sur la poubelle, autour de la poubelle. Chacun a fait le geste. Personne n’est allé plus loin.
L’hypothèse s’impose : le problème est logistique. Une poubelle trop petite, placée à un point de passage stratégique, incapable d’absorber le flux. Les usagers font leur part, l’infrastructure échoue.
Je poursuis ma marche.
Dix mètres plus loin, une deuxième poubelle. Vide.
Je m’arrête. Je me retourne.
Une vingtaine de pas séparent les deux. Je regarde plus loin encore. Le long du remblai, une poubelle tous les dix mètres. Toutes vides.
L’hypothèse s’effondre.
Ce n’est pas un problème de capacité. Ce n’est pas un problème d’équipement. C’est un problème d’effort — ou plutôt, d’effort consenti jusqu’à un certain point, et pas au-delà.
Les gens ne sont pas sales. Ils sont simplement arrêtés à la première friction.
C’est plus difficile à corriger que le manque de poubelles. Parce que ça ne se résout pas avec un budget, un appel d’offres ou une délibération municipale. Ça se résout — ou pas — à l’échelle d’une décision individuelle, minuscule, répétée des dizaines de fois par jour : faire dix mètres de plus quand personne ne regarde, quand rien ne l’impose, quand la poubelle pleine est là et que la suivante est juste un peu loin.
Ce soir-là sur le remblai, la question n’était pas : est-ce que la ville fait son travail ?
Elle faisait son travail.
La question était : est-ce qu’on fait le nôtre ?






